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Maupertuis,Vénus physique & théorie de l'évolution

15 March 2017 

[Histoire des sciences] Carte blanche à un chercheur !
Stéphane Schmitt, directeur de recherche au CNRS - biologiste de formation et passionné d'histoire des sciences - vous propose de partir à la découverte de quelques grandes figures de la science...avec la complicité de Tommy Dessine. Cette semaine, on part aux origines de la théorie de l'évolution avec Maupertuis...

Maupertuis : Vénus physique...

On considère qu’une étape majeure dans l’histoire de la théorie de l’évolution a été la publication de l’Origine des espèces par Charles Darwin, en 1859. En effet, à partir de ce moment, cette théorie s’est très vite répandue, en dépit de nombreuses résistances (jusqu’à nos jours !), et le nom de Darwin y est resté tellement associé qu’aujourd’hui encore on parle souvent de « darwinisme » pour désigner cette conception.

Mais l’apport de Darwin ne concernait pas tant la notion d’évolution elle-même qu’un point beaucoup plus spécifique, à savoir le mécanisme de cette évolution : il était en effet le premier à invoquer la sélection naturelle, qui permettait de comprendre comment, concrètement, les espèces pouvaient évoluer peu à peu. Mais quant à l’idée que les espèces ne sont pas fixes et peuvent subir des variations au fil des générations, elle n’était pas nouvelle en 1859 : au contraire, elle datait alors de plus d’un siècle.

Il semble que l’un des premiers textes où on la trouve est un curieux petit ouvrage publié en 1745 par un savant français, Pierre-Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759) : Vénus physique. Initialement, Maupertuis n’était pas un spécialiste de questions biologiques. Il était avant tout physicien et mathématicien, et il était célèbre surtout pour avoir participé à une expédition en Laponie, destinée à mesurer la forme de la Terre, ce qui avait permis de démontrer que la théorie de l’attraction newtonienne était exacte. Mais il s’intéressait aussi à de nombreux autres sujets.

Le thème principal de Vénus physique était la question de la reproduction, qui était très mal comprise à l’époque. La théorie qui dominait alors (depuis la fin du XVIIème siècle)  était celle de la préformation. Selon cette conception, des germes déjà préformés existaient dans les œufs des femmes ou des femelles d’animaux et ne faisaient que grandir à chaque génération. On supposait même que, quand ces germes étaient eux-mêmes femelles, ils recélaient eux-mêmes des œufs, et on imaginait ainsi un emboîtement à l’infini des générations. Certains auteurs avaient été jusqu’à estimer combien de germes la première femme, Ève, avait dû posséder dans ses ovaires !

Une théorie alternative, mais bâtie sur le même principe, situait les germes emboîtés non pas dans les œufs, mais dans les spermatozoïdes. Dans un cas comme dans l’autre, on supposait que les germes avaient été créés à l’origine du monde, une fois pour toutes. Dès lors, les espèces étaient supposées fixes.

...et l'origine de la théorie de l'évolution

Mais Maupertuis avait sur ce point des opinions très iconoclastes. C’est sans doute la raison pour laquelle il publia ce petit texte, destiné à un large public, plutôt qu’un traité plus austère et spécialisé. Le titre lui-même (en référence à la déesse romaine de l’amour) montrait son caractère assez informel. Pour autant, les idées qui y étaient développées étaient très sérieuses. Maupertuis pointait notamment toutes les difficultés de la théorie de la préformation : par exemple, il soulignait son incapacité à expliquer que les enfants ressemblent à leurs deux parents, et non à un seul, comme le prévoyaient les deux versions de la préformation.

Il proposait donc, pour remplacer cette théorie, de revenir à une idée ancienne, celle d’épigenèse : celle-ci supposait que l’embryon se formait progressivement, à partir du mélange de deux semences, l’une provenant de la mère, l’autre du père. Maupertuis pensait qu’on pouvait expliquer cette formation du fœtus en imaginant que les différentes particules composant les semences interagissaient les unes avec les autres, s’attiraient ou se repoussaient, selon des forces analogues à la gravitation newtonienne. Pour lui, on pouvait ainsi rendre compte du fait que les deux parents semblaient contribuer à égalité à l’apparition du nouvel individu.

Mais il allait plus loin. Puisque, selon lui, le processus n’était sans doute pas fiable à 100%, il imaginait que de petites variations pouvaient se produire à chaque génération, et que par conséquent les espèces pouvaient se transformer petit à petit au fil du temps. Il concluait :

« Ne pourrait-on pas expliquer par là comment de deux seuls individus la multiplication des espèces les plus dissemblables aurait pu s’ensuivre ? Elles n’auraient dû leur première origine qu’à quelques productions fortuites, dans lesquelles les parties élémentaires n’auraient pas retenu l’ordre qu’elles tenaient dans les animaux pères & mères : chaque degré d’erreur aurait fait une nouvelle espèce : et à force d’écarts répétés serait venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd’hui ; qui s’accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à laquelle peut-être la suite des siècles n’apporte que des accroissements imperceptibles ».

 

Ce petit passage est très important, car c’est probablement la première formulation explicite de la théorie de l’évolution. Peu après Maupertuis, cette idée fut examinée par d’autres savants, comme Buffon, qui, eux aussi, remirent en cause la théorie de la préformation. Mais cette dernière ne fut définitivement abandonnée que beaucoup plus tard, et il fallut encore un bon siècle pour préparer les esprits à accepter massivement l’idée d’évolution des espèces…

Les auteurs

Stéphane Schmitt

Biologiste de formation, Stéphane Schmitt s’est passionné pour l’histoire des sciences de la vie. Chercheur au CNRS depuis 2002, il a entrepris l’édition raisonnée des œuvres du naturaliste Buffon. Il s’est également intéressé à l'Histoire naturelle de Pline l’Ancien, qu’il a traduit du latin, présenté et annoté pour la Bibliothèque de la Pléiade.

Sur le site du CNRS

Tommy dessine

De conférences dessinées en dessins de presse, de carnets de voyage en livres illustrés, Tommy dessine tout ce qui lui passe sous les yeux ! Retrouvez-le sur le site de France Inter, du quotidien Libération, dans la presse satirique ou sur son propre blog.

www.tommydessine.com

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