You are here

Flux RSS

Un hiver en Antarctique

13 September 2013 

Camille Robineau et Julien Lanshere ont hiverné en Terre Adélie, sur la base française Dumont d'Urville. Spécialistes des écosystèmes et des animaux marins, ils y ont étudié les espèces vivant dans l'océan austral. Mais surtout, ils ont vécu une expérience hors du commun : un hiver austral, un cloisonnement en effectif réduit, la nuit polaire...

Qu'est-ce que c'est, l'hivernage ?

En Antarctique, il n'y a pas d'habitants. Pas de frontières, pas de villes, pas de roi ou de président. Mais il y a des bases : près de soixante-dix. Presque toutes à proximité des côtes, elles accueillent plusieurs centaines de personnes venues du monde entier. Car le travail ne manque pas : outre la recherche, il faut également permettre aux personnes sur place de vivre, manger, se soigner, communiquer, se chauffer ou même dormir. Les bâtiments doivent être régulièrement entretenus; d'autres doivent être construits ou réparés. Il faut acheminer matériel et vivres jusqu'en Antarctique, puis jusqu'aux différentes bases. Certaines se trouvent au cœur du continent, parmi les zones les plus hostiles de la planète !

Durant l'été austral, les bases de l'Antarctique se remplissent ainsi de tous ces spécialistes. Mais quand revient l'automne, les bateaux retournent à leurs ports d’attaches. En effet, entre mars et octobre, la mer gèle, formant la banquise. Le continent devient totalement inaccessible, même en avion. Pourtant, le continent ne se vide pas complètement : certains travailleurs du froid restent sur place durant l’hiver austral. Pendant huit mois, ils seront seuls en Antarctique, isolés du reste du monde. On les appelle les hivernants !

Camille Robineau, entre 2010 et 2012, puis Julien Lanshere entre 2011 et 2013, ont hiverné en Terre Adélie, sur la base française Dumont d'Urville. Spécialistes des écosystèmes et des animaux marins, ils y ont étudié les espèces vivant dans l'océan austral. Mais surtout, ils ont vécu une expérience hors du commun aussi bien d’un point de vue humain et professionnel: un hiver austral, un cloisonnement en effectif réduit, la nuit polaire...

Mardi 17 septembre, à 20h, ils vous raconteront leur hivernage et répondront à vos questions. Attention, le lieu de la rencontre a changé et se déroulera à l'Hôtel de ville du Havre.

En attendant cette rencontre, ils ont accepté de vous livrer quelques premiers détails et souvenirs de cette expérience en Antarctique. 

20 questions à Camille Robineau et Julien Lanshère

Petit, quel était ton rêve ?

Camille Robineau : Voyager à travers le monde pour le découvrir à la voile. J’ai passé mon enfance en mer. Forcément, cela crée des attaches.

Julien Lanshere : Voyager dans le monde entier et pouvoir côtoyer les dauphins. C’est d’ailleurs la raison de mes études en biologie marine. Il est difficile de travailler avec eux en milieux naturel mais, grâce à mon métier (chargé de mission en environnement marin), j’en croise tout de même de temps en temps.

 

Vous rêviez tous les deux de voyages. Où êtes-vous allés ?

CR : J’ai visité la Suède, l’Angleterre, l’Allemagne, le Canada, la Nouvelle-Calédonie et la France

JL : J’ai voyagé dans l’ensemble des régions de France, les pays frontaliers et les grandes capitales d’Europe, mais aussi en Thaïlande. Et, évidemment, en Antarctique puis, à mon retour, en Australie et à Hong-Kong.

 

Qu’as-tu fait comme études ?

CR : J’ai passé un diplôme de technicien supérieur de la mer à INTECHMER, puis une Licence 3 de sciences de la mer et de l’environnement à l’université Aix-Marseille, un Master 1 en Océanographie à l’université McGill (au Québec), puis un Master en Océanographie à Rimouski (au Québec également).

Je navigue depuis que je suis toute petite. Pour moi, l’océanographie est un moyen de travailler avec la mer et de comprendre comment les choses fonctionnent. La navigation est totalement complémentaire de ce que j’ai pu apprendre dans mes études : grâce à cela, je comprends aujourd’hui plein de choses sur la mer de tous les jours.

JL : J’ai effectué une Licence en Biologie des organismes et des populations à l’université des sciences de Lille I. Comme j’ai toujours voulu travailler dans le milieu marin, j’ai choisi un maximum d’options d’océanologie. En parallèle, j’ai effectué plusieurs stages, obligatoires et non obligatoires, au sein de la station marine de Wimereux, dans le Pas-de-Calais. Le Master d’Océanologie-biologie de Lille I a été une continuité. J’hésitais alors entre master pro ou recherche. Sous les conseils de mess enseignants, j’ai choisi la recherche. J’ai réalisé mon stage de fin d’études au sein du pôle halieutique de Rennes. J’y ai travaillé sur les relations trophiques en estuaire de la Vilaine et en baie du Mont Saint-Michel. Puis j’ai enfin pu m’installer dans le monde du travail !

 

Comment as-tu connu les hivernages ?

CR : Une affiche dans l’école INTECHMER. Puis j’ai connu le projet REVOLTA (Radiations Évolutives en Terre Adélie) lors de l’entretien d’embauche

JL : Chez les biologistes marins, le monde polaire est connu et on l’évoque régulièrement. Pour tout le reste, il suffit d’aller sur le site de l’IPEV (http://www.institut-polaire.fr/) ! J’ai découvert le programme REVOLTA sur ce site. Puis j’ai connu toute l’équipe durant mes entretiens, par téléphone et sur place. Nous avons eu depuis le temps de nous découvrir, au fil d’une collaboration de deux ans : un stage à Paris avant l’hivernage, deux missions sur place et un stage de dépouillement des données au retour.

 

Comment voyais-tu l’Antarctique avant ton départ ?

CR : Je n’ai pas réellement imaginé, j’ai attendu de voir

JL : Je la voyais comme une terre éloignée, froide, austère, inaccessible, …

 

Que faut-il pour pouvoir partir en hivernage ?

JL : Il faut être adapté au travail en terrain, savoir manipuler les différents engins de prélèvements, se tenir en mer, faire preuve d’autonomie et de rigueur, savoir prendre des initiatives, mais aussi connaître l’anatomie des animaux que l’on étudie, pouvoir les identifier, connaître leur classification, savoir travailler en laboratoire… Le milieu est très particulier, et on nous demande aussi d’avoir un très bon relationnel (on a toujours besoin des autres) et de pouvoir travailler en isolement.

 

Chaque hivernant peut emmener trois malles, et au total 120 kg de matériel. Qu’as-tu pris ?

CR : Je me suis arrêtée à deux malles seulement. J’ai pris des habits, quelques gourmandises à manger et un peu à boire, de quoi dessiner, peindre… En bref, de quoi faire un petit chez moi.

JL : C’est difficile : que prendre ? J’ai emmené des vêtements de tous les jours, des vêtements techniques pour le froid, des raquettes et des bâtons de skis. J’ai aussi pris de quoi garder le moral : des biscuits sucrés et salés pour agrémenter l’année, des déguisements et maquillages, quelques bonnes bouteilles… Enfin, de quoi me laver : un stock de dentifrice, de gel douche et tout ce qui va avec pour un an. Bon, ça, je l’ai mal calculé. Il y avait aussi des affaires plus personnelles pour décorer la chambre, mon appareil photo, des cartes mémoire, des disques durs…

 

Comment se déroulaient tes journées ?

CR : 8h15 : réveil

9h00 : Petit déjeuner et début de la journée de travail. Mon travail se déroule entre laboratoire et terrain.

12 h00 : Pause déjeuner

13h30 : Reprise du travail

18H00 : Si tout va bien, fin de la journée de travail.

19H15 : Repas

20h00 : Soirée. On peut se regarder un film, bouquiner…

JL : Pour moi, aucune journée ne se ressemble. C’est impossible de vous décrire une journée type : hormis les horaires de repas obligatoire le travail et la vie sur la base sont trop variés !

 

Camille, tu as été la première hivernante du programme REVOLTA. C’est toi qui as mis en place ce projet en Antarctique. Qu’est-ce que ça t’a apporté ? Posé comme problèmes ?

Camille Robineau : Cela m’a apporté plein de choses. Énormément de débrouillardise et de connaissances de soi dans les relations avec les autres, par exemple. Mais la plus grosse difficulté a été de communiquer avec mes collègues restés en France lorsque la mise en place du projet posait problème. N’oublions pas qu’il y a presque 20 000 kilomètres entre nous, et donc un gros décalage.

 

Est-ce différent de pêcher des poissons antarctiques et des poissons locaux ?

CR : Je ne sais pas, je n’ai jamais pêché en France ! En Antarctique, on utilise plusieurs types d’outils pour pêcher : des appâts, des leurres, des cannes à pêche, des casiers, des trémails, des filets, des chaluts… Et même des « mitraillettes » (séries d’hameçons disposées le long d’une ligne de canne à pêche) !

JL : Le cadre est différent, mais les méthodes sont les mêmes (le matériel est acheté en France !!). Je faisais de la pêche à la ligne classique comme en France, ou bien j’utilisais des nasses, des casiers, des filets droits et des trémails comme les professionnels de la pêche. Ils étaient simplement un peu plus petits, puisqu’on les utilise à la main. En Antarctique, il faut juste prendre en compte le froid, la profondeur ou les phoques. Et faire attention : les poissons peuvent geler à la sortie de l’eau.

 

Comment arrivais-tu à tenir toute la journée autour du trou de pêche, surtout en hiver ?

CR : Hum… Avec des gelures, des doigts de pieds en moins et des chaufferettes !

JL : On ne reste pas toute la journée immobile au trou de pêche. Et même si notre manip doit durer toute la journée, on bouge de toute façon beaucoup pour utiliser les divers engins de prélèvements. Là-bas, il n’y a pas de treuil : tout se fait à l’huile de coude ! Dans ces conditions, on se réchauffe très vite. Sinon, les équipements sont très bons. Et je prends toujours une chaufferette et un thermos de thé chaud. Quand je ne l’oublie pas.

 

As-tu trouvé de nouvelles espèces ?

CR : C’est une bonne question…

JL : J’espère. Mais cela est très long à déterminer. Les animaux que nous avons pêchés sont au Muséum, et la réponse n’arrivera pas avant quelques années, après de nombreuses analyses.

 

As-tu déjà nagé dans l’océan austral ?

CR : Oui. L’eau est froide !!!

JL : Oui, juste avant de partir en janvier 2013. Nous avons tous fait une petite session baignade dans une eau à -1.8°C, avec une température extérieure de +5°C, sous le soleil et sans vent. Avec les adélies plongeant autour de nous.

 

C’est comment, en vrai, un manchot ?

CR : Un bébé manchot, c’est tout doux et chaud. Mais ils sont très forts !

JL : Un manchot Adélie, c’est à la fois drôle et nerveux ; parfois coléreux, toujours attendrissant. Un manchot Empereur : distingué, posé, flegmatique et familial.

 

Parfois, les tempêtes de vents catabatiques peuvent être très violentes. As-tu par exemple vécu un white-out* ?

JL : Plusieurs, dont un qui n’a duré que quelques secondes. Nous étions trois : on ne se voyait plus ! Je me rappelle avoir alors tendu le bras et avoir vu ma main disparaître. Je ne voyais pas plus loin que mon coude (et pourtant, j’ai le bras long).

*White-out : tempête de neige brutale et très violente

 

Quels sont tes souvenirs les plus drôles ? Tes meilleurs souvenirs ?

CR : Y en a trop ! Mais surtout des souvenirs de sublimes ratages de manips. Et mon meilleur souvenir, c’est l’année d’hivernage tout entière.

 

Et ton souvenir le plus stressant ?

CR : Le retour sur l’Astrolabe, le bateau qui nous ramène en Tasmanie.

JL : Le souvenir le plus stressant, celui qu’on redoute tous, c’est le départ des premiers amis d’hivernage, lors de retour de l’Astrolabe en novembre…

 

Qu’est-ce qui a été le plus dur en revenant ?

CR : Accepter que la vie en communauté soit un idéal de vie. Accepter de perdre une seconde famille, de revenir à une vie où les gens te stressent.

JL : De se dire que c’est fini, de ne plus vivre en groupe. Et puis, de perdre la notion de liberté spatiale et la libération des contraintes de notre société.

 

Finalement, comment vois-tu l’Antarctique après ton retour ?

CR : Comme un lieu où la vie est belle

JL : comme une terre d’émerveillement, de respect, de liberté, …

 

Si tu le pouvais, tu repartirais ?

CR : Oui !! Mais ce serait pour ne plus jamais revenir !! J

JL : OUI

Infos pratiques

Rencontre à 20h

A l'Hôtel de ville du Havre, salle des conférences

Entrée libre. Places limitées, pensez à réserver au 02 35 41 37 28

 

Crédits photos : Julien Lanshere, Camille Robineau, Nadia Ameziane, Agnès Dettaï, Marc Eleaume, Cyril Gallut, Catherine Ozouf

Antarctique - Rencontre - conférence - le havre - Base Dumont d'Urville - Hivernage - Julien Lanshère - Camille Robineau - Terre Adélie

Votre commentaire a été ajouté à la file d'attente pour modération par l'administrateur du site et il sera publié après son approbation.
Dispostif anti-spam *

Envoyer


* champs obligatoires
Up