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Anita Conti [Les femmes en Sciences #2]

28 août 2018 

Coup de projecteur sur l’une des grandes femmes du XXème siècle.

Vous ne la connaissez peut-être pas, pourtant, si vous passez en Bretagne ou en Normandie, vous avez peut-être croisé un lycée maritime, un collège, ou une école portant son nom… Et c’est loin d’être un hasard.

Jules Allais, médiateur au Muséum, partage aujourd'hui avec nous son admiration pour Anita Conti. Une découverte incongrue dans les réserves du Muséum éveille sa curiosité : dès lors, il a souhaité embarquer lectrices et lecteurs de tous bords dans un voyage biographique insolite. Laissez-vous conter la vie de cette femme incroyable, celle qu’on appelle encore aujourd'hui « La grande dame de la mer ».

La boîte au trésor

Drôle de découverte pour moi, jeune homme de 26 ans, médiateur culturel fraîchement arrivé au Muséum qui a déniché, perdu dans une caisse de dents diverses, une petite dent de requin-tigre. Rien d’exceptionnel dans une réserve d’un muséum, me direz-vous ? Et effectivement, vous auriez raison. Toutefois, c’est une note, contenue dans cette même boîte, qui a attiré mon attention. Au stylo rouge, et négligemment noté : « Anita Conti »…« Océanologue ». L’océanologie est une discipline scientifique liée à l’exploitation et à la protection des ressources et des environnements marins. Bon, il s’agit donc d’une femme de mer.

 

Piqué de curiosité, la lecture des premières lignes de sa page Wikipédia me convainc de me lancer dans des recherches plus poussées sur cette curieuse dame. Quelle n’est pas ma surprise, lorsque je découvre le parcours de cette femme. Et…quelle femme ! Partagé entre l’étonnement et l’admiration, j’apprends à connaitre son histoire et sa vie.

Légende photo : dent d’un requin-tigre, certainement capturé au large des côtes africaines, autour de 1950. Les requins est l’une des espèces qui la passionne.

L’océan… jusqu’au bout des doigts !

Née le 17 mai 1899, peu de choses destinent Anita Caracotchian à devenir l’un des plus grands témoins et spécialistes des océans et de la pêche au XXème siècle. Elle est issue d’une famille aisée - un tantinet décalée par rapport à la bourgeoisie française de l’époque - où la curiosité est érigée au rang de vertu. De racine arménienne, elle rejoint Istanbul avec sa famille, alors située dans l’Empire Ottoman (l’actuelle Turquie). Elle est alors âgée de 12 ans. Là-bas, elle découvre les splendeurs du Bosphore et de la Mer Noire. Revenue en France à l’orée de la Première Guerre mondiale, elle vit une enfance paisible, loin des combats et des souffrances. En compagnie de son frère, elle navigue sur un petit voilier et découvre tour à tour, le plaisir de la mer et les merveilles des livres. C’est donc dès l’adolescence que cette passion de la mer se développe et la pousse parfois à s’embarquer pour de courtes sorties sur les navires des pêcheurs locaux. Pour cette femme, la mer n’est jamais loin.

 

Néanmoins, en 1930, c’est par sa maîtrise de la reliure d’art qu’elle se fait un nom. Elle partage donc sa vie entre son atelier et le grand large. Anita embarque pour les saisons à bord des chalutiers de Boulogne et des harenguiers de Dieppe, ou encore les saisons de pêche à la morue au large de l’Islande, en compagnie de marins bretons. Cette activité se traduit par des notes, des observations, puis par des articles et publications. Bientôt, elle préfère mettre un terme à son métier de relieuse d’art qu’elle considère comme un « luxe inutile » et se tourne définitivement vers l’océan.

Entre temps, Anita se marie à un certain Marcel Conti, un diplomate français qui lui laisse une totale liberté pour mener à bien ses travaux.

 

En 1935, ses articles sur la pêche sont remarqués et elle est engagée par O.S.T.P.M (Office Scientifique et Technique des Pêches Maritimes), ancêtre de l'Ifremer. Théoriquement chargée de la communication, elle se voit confier des missions en mer pour découvrir et étudier les techniques, les conditions et zones de pêche propices.

À bord du premier navire océanographique français, le « Président-Théodore-Tissier », puis de navire comme « Le viking », chassant la morue à Terre-Neuve, elle côtoie le quotidien de ces marins qui consacrent leur vie à l’océan. Habituée à la vie en mer, elle se fait rapidement une place dans les équipages exclusivement masculins et, armée de son seul bloc-notes et de son appareil photo, elle capture de nombreux clichés de cette vie en mer.

Piroguiers de Soumbedioune, Dakar, 1943 © Anita Conti / Galerie VU’

Entre courage et ténacité.

En 1940, la guerre éclate. Cette femme obstinée à la forte personnalité réussit grâce à ses connaissances maritimes à obtenir l’autorisation d’embarquer sur un navire réquisitionné en dragueur de mine. Elle est parmi les premières –si ce n’est la première- à naviguer sous l’égide de la Marine Nationale en temps de guerre.

Après avoir participé au déminage du port de Dunkerque et assisté à la mort de plusieurs camarades marins, la débâcle l’amène à embarquer à Marseille vers la côte africaine. Là-bas, elle découvre un nouveau monde, de nouveaux poissons et fonds marins. Elle ne cesse de s’interroger sur la meilleure façon de gérer ces ressources halieutiques (ressources liées à l’exploitation des fonds marins -pêche, poisson, crustacé, algue-…). Elle rend donc un rapport sur la mauvaise gestion de celles-ci au gouvernement d’Alger et se voit confier la mission d’améliorer les techniques de pêche traditionnelles et la gestion de ces richesses. Lorsque la guerre s’achève, sa mission est renouvelée et elle accumule les prises de vues et les rapports scientifiques. Dès lors, il naît chez elle une véritable « fascination » pour les requins : elle s’étonne de leurs « extraordinaires facultés de perception » et de leur « intelligence ». C’est probablement de là que nous vient cette dent de requin-tigre que j’ai découverte par le plus grand des hasards.

Sur les bancs de Terre Neuve, 1952. © Anita Conti / Galerie VU’

Au-delà de l’horizon

En 1952, à l’âge de 53 ans, elle s’embarque pour cinq mois dans un chalutier de la grande pêche, « Le bois rosée ». Ville de départ : Fécamp. Officiellement, elle est à bord en tant qu’observatrice pour accomplir une mission d’études sur la pêche. Officieusement, elle vient de signer un contrat avec son éditeur pour écrire le récit de son voyage et celui de ces hommes qui deviendront peu à peu ses frères.

Au cours de cette campagne, elle prend plaisir à parler de ces marins,  parfois nommé « les bagnards de la mer » qu’elle préfère appeler « les aristocrates de l’océan. » Toutefois, et malgré le respect immense qu’elle voue aux marins, elle s’indigne du gâchis fait sur les navires, des quantités et des modes de capture qui n’ont rien de sélectif. C’est donc en mer, au milieu des études et descriptions des outils et techniques de pêche, qu’elle écrit une grande partie de son récit, son cri d’alarme,  Le racleur d’océan. À une époque où l’on est encore loin de parler de gestion durable et où la mer est vue comme une ressource inépuisable, son livre sera l’un des premiers jalons en faveur de l’écologie. Malheureusement, il faut patienter jusqu’aux années 1980 et jusqu’à la diminution des prises pour que certains commencent à ouvrir les yeux.

En attendant cette prise de conscience, elle se lance dans l’étude de systèmes de pêches sélectives et de l’aquaculture, autrement dit dans la production animale et végétale en milieux aquatiques. Là encore, elle a quelques années d’avance sur son temps. Malgré son âge, elle continue de naviguer sur des navires et ne cesse, au travers de ses observations, ses analyses et ses photos, de publier des articles scientifiques ou de vulgarisation. Jusqu’au bout, elle continue à s’exaspérer de l’immobilisme des politiques, de la trop lente prise de conscience des populations, et des menaces qui pèsent sur l’environnement.

La fin d’une grande dame des mers

Le 25 septembre 1997, à l’âge de 98 ans, celle que ses compagnons des océans surnomment « La grande dame de la mer » s’éteint à Douarnenez, en Bretagne, dans des conditions bien modestes. À l’aurore, le chalutier « Toul-an-Trez » fait naufrage avec ses cinq hommes d’équipage, comme si cette grande dame avait tenu à accompagner une dernière fois des hommes avec qui elle a partagé son existence.

Anita Conti, pionnière de son temps, est un phare qui a illuminé nos connaissances sur les océans et l’océanologie du XXème siècle.

 

 


Texte et recherches iconographiques : Jules Allais

Relecture, corrections et mise en ligne : Laurine Loisel

 

 

Bibliographie

Chabaud Catherine, Garnier Jean-Luc, Femme libre, toujours tu chériras la mer, Chasse-Marée, octobre 2007.

Gourden Marc, Anita Conti, une vie embarquée [DVD], Antoine Martin Production (Vivement Lundi!), France télévision pôle nord-ouest. 

Reverzy Catherine, Anita Conti, 20000 Lieues sur les Mers, Odile Jacob, septembre 2006.

 

Le Muséum du Havre tient à remercier la Galerie VU’ sans qui le support photographique de cet article n'aurait pas été possible. Leur générosité nous aura permis de disposer des rares photos disponibles d'Anita Conti.

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