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Grades contre Tardigrades : classer après Darwin

25 septembre 2013 

L'homme descend-il du singe ?
La génétique a-t-elle aidé à classer le vivant ?
Est-ce que c'est toujours le plus complexe qui gagne ?

Un grand pas dans le XXème siècle avec notre petite histoire des classifications !

Épisode 11 : Le gradisme

Le gradisme : Lamarck de retour ?

Alors que se font les premiers pas de la génétique, la classification du vivant est un peu laissée à l’abandon. Quelques auteurs tentent bien de nouveaux procédés pour classer le vivant à la manière de Darwin ; mais, jusqu’aux années 1930, le contexte scientifique et la Première Guerre Mondiale font se concentrer les chercheurs sur d’autres domaines.

 Entre 1930 et les années 1960, une manière de faire les arbres domine très largement : on l’appelle "systématique évolutionniste", ou gradisme pour les intimes. Elle est à mi-chemin entre l’arbre de Lamarck – ou même les échelles des êtres ! – et la généalogie de Darwin. Il s’agit de montrer sur un même arbre les liens de parenté entre les espèces et leur "degré de modification évolutive", ou "grade".

 …Mais un grade, qu’est-ce que c’est ?

Un grade, c’est plusieurs choses à la fois. C’est avant tout un type (pour ceux qui ne l’ont pas lu, retournez à l’épisode 8 !), la forme du poisson ou le reptile tout vert. Mais un grade, c’est aussi un "niveau de complexité". Les reptiles, par exemple, seraient un grade. Les oiseaux n’appartiendraient donc pas aux reptiles, car ils ne leur ressemblent pas. Ils formeraient un autre grade, issu des reptiles, et malgré le fait que les crocodiles partagent plus de points communs avec eux qu’avec les serpents ou les lézards !

 

Attention : le "niveau de complexité" n’est pas du tout une notion scientifique. Cette idée a d’ailleurs été totalement remise en question depuis, et ceux qui la soutenaient ont bien du mal à la définir ! Contrairement à ce que pensait Lamarck (il y a plus de deux siècles !), les êtres vivants n’évoluent pas vers le plus grand, le plus fort, le plus intelligent ou le plus complexe. On a même découvert qu’ils pouvaient se simplifier au fil des générations ! Enfin, la complexité n’est pas toujours un avantage pour la sélection naturelle.

Par exemple, le tardigrade, un tout petit cousin des insectes, des limules et des araignées, n’est pas aussi "complexe" qu’eux. Il ne pique pas, ne mord pas,  n’est pas venimeux, n’a pas d’antennes ; il ne vit pas en grands groupes sociaux, ne fait pas de toile, ses pattes ne sont pas très mobiles, et pourtant… il résiste à tout ! Cette petite bête peut supporter d’être plongée dans de l’azote liquide ou de l’eau bouillante, résister à des bombardements aux rayons X mille fois supérieurs à ce qui tuerait un humain, ne pas manger durant des années, tolérer des sécheresses sévères, supporter le poids d’un éléphant sur eux… et même survivre à une sortie dans l’espace sans protection (des astronautes ont testé) !

(Image : l’un des tardigrades les plus courants en Europe, Hypsibius dujardini. Auteurs : Willow Gabriel and Bob Goldstein, http://tardigrades.bio.unc.edu/ )

 

Ainsi, les grades ne sont pas des groupes élaborés scientifiquement. Comme il n’y a pas de méthode stricte et rigoureuse pour les faire, chacun les forme comme il le souhaite et ils ne peuvent donc pas être remis en question. Mais si l’on creuse un peu ce que veulent dire ces grades, on réalise que ce sont de "faux groupes" : ils n’existent pas pour eux-mêmes, mais pour mettre l’accent sur les autres. Par exemple, à quoi cela sert-il de faire un groupe de "reptiles" si l’on sait qu’ils ne forment qu’une famille incomplète, sinon à mettre en valeur celui des oiseaux ? Si l’on y réfléchit bien, tout ce que l’on nous donne comme "degrés de complexité supérieurs" ne sont en fait que ce qui rapproche ces animaux… des hommes ! Or, une classification du vivant centrée autour de l'homme, vu comme espèce supérieure, n'est pas une classification scientifique.

Les grades aujourd'hui

Le gradisme (ou systématique évolutionniste) a depuis totalement été remis en question. Pourtant, tous ceux d’entre nous qui sont nés avant les années 1990-2000 l’ont plus ou moins appris à l’école ! Aujourd'hui encore, parfois à la télévision ou sur certains sites internet, on en trouve parfois des restes : le Coelacanthe et le Ginkgo sont des "fossiles vivants" ; l'Archaeopteryx est un "chaînon manquant" entre les dinosaures et les oiseaux ; les tuniciers sont "les plus évolués des invertébrés", etc...

(Image : reconstitution d'un Archaeopteryx au Muséum d'Oxford; photographe : Ballista on en.wikipedia)

 

Ces phrases sont scientifiquement fausses. Elles remontent au temps du gradisme, qui fait d'une seule et même étape classer le vivant et reconstituer l'histoire de son évolution. Ainsi, les "fossiles vivants(que certains, pour faire plus scientifique, appellent "espèces panchroniques") n'existent pas. Le Coelacanthe est un gros "poisson" (attention, tout comme "reptile", ce groupe n'est plus valable !) qui partage bien plus de points communs avec nous qu'avec une sardine ou une carpe. Tout comme nous, quatre de ses membres (nos pattes, ses nageoires) sont reliés à son corps par un seul os : l'humérus et le fémur. Plus étonnant encore, le bout de nos pattes tout comme celui de ses nageoires porte de petits os articulés que nous pouvons bouger indépendamment les uns des autres. Nous appelons cela des "doigts"; lui en porte l'équivalent. Enfin, cet animal a lui aussi beaucoup changé depuis 430 millions d'années, époque à laquelle nous ne formions encore avec lui qu'une seule et même espèce ! D'ailleurs, un Coelacanthe nous voyant ne nous traiterait-il pas lui-même de fossiles vivants ?

(Image : un coelacanthe des Comores, Latimeria chalumnae; auteur : Robbie Cada)

 

Il en est de même des chaînons manquants" : l’Archaeopteryx n’est ni l’ancêtre des oiseaux, ni le chainon manquant entre les oiseaux et les reptiles. C'est simplement le plus vieil oiseau que l'on connaisse. Les tuniciers sont simplement de très proches cousins des vertébrés. (Image : une ascidie. Auteur: Parent Géry).

 

 

Mais, au tout début des années 1960, une nouvelle idée émerge : et si l'informatique et les mathématiques pouvaient aider à classer le vivant de manière plus rigoureuse ?

Suite et fin dans une semaine...

 

Texte : Marie Fisler

 

Les épisodes précédents :

Épisode 1 : Des classifications antiques (17 juillet)

Épisode 2 : Au Moyen-Âge (24 juillet)

Épisode 3 : À la Renaissance (31 juillet)

Épisode 4 : Linné (7 aout)

Épisode 5 : Buffon (14 aout)

Épisode 6 : Des arbres...mais pas d'évolution (21 aout)

Épisode 7 : Lamarck (28 aout)

Épisode 8 : Tout sur Darwin ! (4 septembre)

Épisode 9 : Perdus après Darwin (11 septembre)

Épisode 10 : La génétique (18 septembre)

Première série : la sélection naturelle

Épisode 1 : Des yeux et des pigeons (19 juin)

Épisode 2 : Des chats au pôle nord (26 juin)

Épisode 3 : Des textos et des zombies (10 juillet).

sciences de la vie - classification - évolution - gradisme

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