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Le chant du masque

11 octobre 2017 

Lors de votre visite de l’exposition « Le Havre – Dakar », vous avez sans doute remarqué la diversité des nombreux masques présentés ! Parmi eux, un masque « chanteur » de Côte d’Ivoire. Le mardi 3 octobre, nous recevions Aurélie Mongis qui nous présentait l’étude ethnomusicologique qu’elle a menée chez les Wè au début des années 2000.
On revient en quelques mots sur cette rencontre passionnante…

[Photo : Charles Maslard]

Une culture fragile, précieuse et méconnue

C’est au début des années 2000, lors de ses études de Musique et Musicologie, qu’Aurélie Mongis travaille sur le masque et ses rituels chez les Wè, dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire. Elle porte son regard, son écoute et son analyse sur ces « sorties » de masques, sans chercher à s’immiscer dans les pratiques secrètes par respect pour les coutumes des peuples. Elle présente les résultats de son enquête dans l'ouvrage suivant : Le chant du masque : une enquête ethnomusicologique chez les Wè de Côte d’Ivoire.

 

Aurélie Mongis estime que la transmission de cette culture est un "devoir de mémoire". En effet, il s’agit d’une culture fragile et précieuse qui malgré sa vivacité doit être défendue (la menace est liée aux graves troubles politiques et de la situation de crise que connaît le pays depuis ces années 2000).

Une enquête rare

Aurélie Mongis passe donc trois ans à travailler sur l’environnement sonore (chœurs d’hommes, de femmes, instruments…) et la voix (parlée, chantée…) des masques du peuple Guéré en pays Wè. Elle oriente plus particulièrement son étude sur une personnalité qui attire son attention dans ce cortège : le masque chanteur (ble gla) (et par ailleurs, sur une voix représentant une autre institution, kwi). Durant ces trois années, elle aura la chance d'aller deux fois sur le terrain pendant un mois pour recueillir des informations (2001 et 2002).

 

Ces deux séjours sont évidemment très enrichissants. Aurélie Mongis nous a partagé ce qu’ont été les conditions et les contraintes d’une telle enquête. Entre la chaleur, la pluie, les problèmes de matériels, de transport ou de communication (pas de téléphone portable il y a quinze ans !), il a fallu s’adapter au terrain tel qu’il se présentait ! De même, il n'a pas toujours été simple de collecter des enregistrements : la question de l’autorisation, le choix entre vidéo et prise de son, la question d’une contribution financière...

 

A cette difficulté de collecter les enregistrements peut s’ajouter une certaine méfiance des populations vis-à-vis d'une occidentale, femme qui plus est. En effet, la sortie des masques gla est « orchestrée » par une institution dont les rouages secrets sont détenus par des hommes. Aurélie Mongis parvient à établir un rapport de confiance en expliquant son projet et sa démarche (il n’est pas question de « piller » ce patrimoine musical ou de revendre les enregistrements). Dès lors, elle est intégrée, grandement aidée par ses informateurs et très bien accueillie. « Ces gens qui n’avaient rien m’ont tout donné », dont le joli nom de begne nielon (femme du bonheur) » nous a-t-elle confié lors de la rencontre du 3 octobre.

 

[Ci-dessous : carte de localisation du Pays Wè en Côte d'Ivoire, Afrique]

Quelques éléments sur les masques

Chez les Guéré, il existe une institution traditionnelle, l’institution gla. En langue wè, gla est le mot utilisé pour désigner le masque.

Il existe plusieurs types de masques :

  • Les masques de contrôle social : les masques guerriers (te gla), les masques griots ou louangeurs (kpepo gla), les masques sacrés ou de sagesse (dji gla).
  • Les masques de divertissement : les masques danseurs (ba gla), les masques mendiants (zrô gla) et enfin les masques chanteurs (ble gla).

Les masques répondent à des fonctions différentes. Ils ne "sortent" que pour des occasions particulières. Ils ont également des costumes dont chaque détail a une signification. Accéder à ces codes permet de reconnaître leur catégorie, leur rôle, leur ancienneté… Rappelons que le masque n'est pas seulement constitué du masque porté sur le visage (ou sur la tête), mais également d'un costume (jupe, coiffe...). Il faut également préciser que les masques évoluent au cœur d'une hiérarchie complexe et qu'ils peuvent avoir un grand pouvoir. Pendant la guerre, par exemple, les masques ont pu parfois agir de manière plus efficace dans le règlement de litiges que les autorités légales.

Les masques chanteurs

Les masques chanteurs, ou ble gla, sont assez rares, sortent peu et de façon imprévisible, ce qui ne facilite pas leur étude. Aurélie Mongis a dû attendre la fin de son deuxième voyage pour avoir la chance d'assister à la sortie d'un de ces masques !

Nous avons donc eu la chance, nous aussi, de voir ce masque et de l’écouter grâce à ses enregistrements.

Le ble gla rencontré se nomme Bãneme. Il est sorti à l’occasion des funérailles d’un grand dignitaire.

 Quelques exemples de ses paroles :

  •  "Chantons le niãule, je vais trouver la panthère au village" : la panthère ici symbolise l'homme brave et l'expression "trouver la panthère" signifie "trouver cet homme en esprit", "retrouver son âme".
  • "Kei, la palme a frappé la panthère" : le nom du défunt est précisé (Kei) et "frapper par la palme" signifie qu'il est mort.

Un autre enregistrement nous permet d’entendre le masque Lesegniĩ sorti à l'occasion d'une fête de jeunes d'un canton. Pour sa part, il chantait plutôt des chants d'amour :

  • "Chérie, tu me manques"
  • "La panthère est en train de marcher" = la panthère arrive = ton chéri vient à toi.

Concernant le chant, le masque peut utiliser les langues vernaculaires mais aussi parfois des langages secrets que seuls les initiés peuvent comprendre.

Le ble gla sort accompagnés de chanteurs et d'instruments de musique (hochet-sonnailles, tambours...) et, lorsqu'il chante, il relève le masque sur sa tête et tend les bras devant lui à hauteur de sa bouche afin de diffuser sa voix. La voix du ble gla est une voix rauque qui symbolise son origine et force tellurique. Aurélie Mongis pose l'hypothèse suivante : quand le masque est relevé, "c'est le chant lui-même qui constitue alors le masque".

 

Ce court article vous a peut-être donné envie de voir ou revoir le masque chanteur ? Il est présenté dans l’exposition Le Havre - Dakar, partager la mémoire, jusqu’au 31 décembre 2017. Une vidéo le présente en mouvement, et les chants Wè peuvent être écoutés dans la dernière salle de l’exposition.

[Photo ci-dessous : sortie du masque chanteur, Aurélie Mongis]

Pour aller plus loin

Ecouter :

- Les enregistrements audio des deux masques ici.

Lire :

MONGIS Aurélie, Le chant du masque : une enquête ethnomusicologique chez les Wè de Côte d'Ivoire, Paris, L'Harmattan, 2011 (disponible à la boutique du Muséum)

Une conférence, des ateliers :

Conférence, le 14 novembre : "Le masque, emblème des arts africains" avec Émilie Salaberry, chargée des collections extra-européennes pour le Musée d'Angoulême. Cette conférence sera illustrée en direct par Tommy dessine.

Pendant les vacances, le Muséum vous propose aussi tous les jeudis à 15h30 un quart d'heure des curieux sur les masques d'Afrique (dès 5 ans).

 


Rédaction et relecture : Mathilde Créton, avec le concours d'Aurélie Mongis

Mise en ligne : octobre 2017

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